Tessae : entre TikTok et Booba, une chanteuse 2.0

À 19 ans, la rappeuse-chanteuse marseillaise Tessae connaît une ascension fulgurante notamment grâce à Booba et aux réseaux sociaux. Un succès qui s’explique par sa sincérité et sa façon de vivre la musique comme une thérapie. Elle sort un album intitulé Saisons.

La vitesse de pensée, l’énergie d’uppercuts dégainés à vive allure, le débit-mitraillette, le rire qui fuse à intervalle régulier : Tessae, rappeuse-chanteuse de Marseillefrappe par son rapport au temps, comme si toutes ses actions, ses mots s’électrisaient d’un sentiment d’urgence.

Ainsi, lorsque la jeune femme de 19 ans, évoque un événement survenu il y a « très longtemps ! », il remonte à quelques mois, un an à peine… De même, lorsqu’on l’interroge sur le temps nécessaire pour écrire une chanson, composée sur son mobile – quelques mots jetés à la voix sur le dictaphone, puis mis à plat sur l’application Notes – elle cite ce très large (!) éventail : « Récemment, j’ai bouclé un titre – mélodies et paroles comprises – en vingt minutes. Mais parfois, je mets super longtemps, jusqu’à plusieurs heures ! En tout cas, il ne faut pas que ça dépasse la journée. Sinon, le lendemain, elle ne me plaît plus, ne me correspond plus. »

Musique de chambre

Depuis un an, sa carrière a connu une sérieuse accélération grâce notamment au coup de pouce de Booba. Depuis un an, ses tubes, ses clips viraux sur les réseaux sociaux – BlingEvidentLa FlemmeSalope – résonnent comme les hymnes de sa génération. Un succès dont elle réfute le nom.

« En vrai (elle démarre chacune de ses phrases par ‘en vrai’, ndlr), je n’utiliserais pas ce mot à mon égard. Je ne réalise pas, surtout dans la période que nous traversons. Je n’ai aucun contact avec les gens : je suis juste une meuf qui fait de la musique dans sa chambre, sur les réseaux sociaux… »

Dans sa chambre : c’est ici que tout commence. Tessa, dans le civil, grandit dans une petite cité du XIIe arrondissement de Marseille. Ses premiers contacts avec la musique tiennent à sa mère, chanteuse amatrice. Petite, elle prend quelques cours de musique, sans conviction.

À l’école, elle manifeste une personnalité « hors des clous »« bizarre », lunaire : elle ne se maquille pas, ne porte pas de marques, ne joue pas le jeu de ses camarades… Très vite, elle subit du harcèlement, développe une phobie pour l’institution, puis une phobie sociale. Déscolarisée, elle perçoit la cité comme son refuge, sa chambre comme son cocon.

Fan de Billie Eilish

Là, ses horizons s’ouvrent grâce aux sons. À la fin du collège, Tessa se met à écouter de la musique de façon obsessionnelle. Ses doigts courent sur le piano, la guitare, le ukulélé… Une porte de sortie à ses chagrins : « La musique, c’était ma bulle, où n’entraient ni les crises de panique, ni les dépressions. C’était le seul truc qui me faisait ressentir une émotion cool. Même si je ne me sentais capable de rien… »

Et puis, au Panthéon de cette fan d’Orelsan et Damso, brillent trois étoiles, trois exemples à suivre : la Californienne Billie Eilish, née à la même année qu’elle (2001), parce qu’elle crée une musique, une ambiance, et conserve sa personnalité « atypique » ; les Twenty One Pilots, pour « leur capacité à traiter de thématiques compliquées, de manière ultra-poétique, sur une musique super légère et joyeuse« ; et, bien sûr, Rilès, pour son audace et sa ténacité, rappeur de Rouen, devenu son ami et mentor… 

La bombe Bling

Au début, Tessa (qui rajoute systématiquement un « e » à la fin de son prénom, parce que « ce pseudonyme est déjà pris » sur les réseaux sociaux) se livre à des covers qu’elle distille sur Insta, TikTok, etc. Y compris la reprise d’Arc-en-ciel de Booba, à l’occasion d’un concours lancé par le Duc de Boulogne.

Elle raconte : « J’étais dans ma chambre, pour ne pas changer, sur mon lit, et là, mon manager m’appelle, en train de suffoquer… J’ai cru qu’il allait s’évanouir. Entre deux râles, j’ai compris que je devais monter sur scène avec Booba, pour le festival We Love Green. Et là, c’est moi qui ai commencé à faire des crises de panique pendant des semaines ! Mais j’ai tellement pleuré, tellement stressé, que le jour J, j’étais vidée de toute émotion négative… »

En parallèle, elle commence à écrire ses propres textes. Sur les réseaux sociaux, qu’elle maîtrise du bout des doigts, sans vraiment, avoue-t-elle, se soucier de leurs effets pervers, ses chansons se répandent comme une traînée de poudre… Jusqu’à l’explosion ! Une TikTokeuse, Lenna Vivas, reprend sa chanson Bling, avec une chorégraphie, et lance le #blingchallenge. Le titre devient viral…

Avec ce succès, exit le bac : il y a bien plus urgent à accomplir ! Tessae peaufine ses EPs, ses « Saisons », parce que le climat, le soleil, la pluie, la neige, influencent ses créations. Et aujourd’hui, la voici, avec ce qu’elle appelle sa « mixtape » : « Je préfère ce mot, ça me met moins la pression. Dans mon esprit, un disque doit posséder une cohérence, alors que là, il n’y a pas forcément de liens entre des sons différents, issues de périodes différentes. »

Le son comme thérapie

Et pourtant, les vingt titres de sa « mixtape », mis en musique par son fidèle beatmaker Klefman (de Rouen) suivent bel et bien ce fil : les confessions, entre humour corrosif et sensibilité à fleur de peau, d’une chanteuse de 19 ans avec la musique comme catharsis, et ce mantra : « Les blessures de nos âmes sont nos plus belles armes ».

« Je perçois le son comme une thérapie. Quand je parle par exemple du harcèlement scolaire, ou du harcèlement de rue, j’essaie de faire passer des messages, mais aussi de les assimiler moi-même. Je veux donner de l’espoir. J’étais mal à une période, et maintenant je vais mieux. J’écris pour me sauver et aussi pour aider les gens… »

D’ailleurs, durant le premier confinement, Tessae a lancé sur Insta, le concept #advitam. Elle demande à ses followers de lui raconter leurs souvenirs chargés de tristesse, et d’y associer un artiste-musicien. Puis, elle en fait des chansons. L’une d’elle, sur l’évocation d’un cœur brisé, associée à Maître Gims, a fait l’objet d’un duo avec le rappeur, tombé en émoi devant ce son sur TikTok.

Vers le monde réel ?

Aujourd’hui, Tessae fait partie de la YouTube Foundry Class, une mise en avant par YouTube de ces réalisations : « Je suis ravie, car je suis vraiment une enfant de YouTube », dit-elle.

Si Tessae a grandi dans et par le monde virtuel, pour le moment, elle n’a pas eu, tout à fait, l’occasion de se frotter artistiquement à un public de chair et d’os. « J’ai commencé les concerts en tout début d’année 2020, mais j’ai dû arrêter en mars, pour le confinement. J’ai un trac fou, je ne sais pas vraiment ce que ça fait, de se retrouver sur des planches », conclut-elle. Et pour une fois, elle aurait presque hâte de sortir de sa chambre…

Tessae Saisons (Belem Music / Turenne Music) 2021
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Par : Anne-Laure Lemancel