Quand les chanteurs passent à la littérature

C’est un phénomène qui prend de l’ampleur à chaque rentrée littéraire. Les chanteuses et chanteurs troquent le micro contre la plume, se jetant dans le bain de la littérature. Auraient-ils gagné la permission de devenir des écrivains à part entière ? Et comment passe-t-on de l’écriture de chanson à celle, au plus long cours, de nouvelles ou de romans ? Éléments de réponse. 

C’est lorsqu’il a connu un succès monstre avec Zebda que Magyd Cherfi, a franchi le pas. Pris dans le tourbillon de Tomber la chemise, celui qui était l’auteur des chansons du groupe et l’un de ses trois chanteurs a décidé d’écrire des textes plus longs. Le chanteur est devenu un auteur, qui a repris de façon autobiographique les thèmes qu’il avait déjà creusés dans ses chansons.

L’identité beur dans la France décolonisée des années Mitterrand, le racisme ordinaire ou pas, et comment on construit un chemin quand tout vous renvoie à des origines perdues entre les rives de la Méditerranée… Comment a-t-il trouvé le chemin de l’écriture ? « On ne sait pas le mystère de l’écriture ou de la poésie. On entre là-dedans et puis on écrit. Moi, j’ai commencé à écrire des poèmes à 12-13 ans pour les copines, et elles étaient effarées. Imaginez, les quartiers Nord de Toulouse, il y a plus de 40 ans, un mec qui écrivait des alexandrins, ça ne courrait pas les rues », se souvient-il. 

Dans son deuxième roman, La Part du Sarrasin, le chanteur/écrivain raconte la France de la Marche des beurs, en 1983, et les premiers temps d’un groupe qui ressemble très fortement au sien. Avec sa verve, il poursuit l’histoire de son alter ego, le Madge, qui avait été dans ses aventures précédentes le premier bachelier de sa cité (1).

[À écouter : Magyd Cherfi dans l’émission De vives(s) voix]

Mais cette fois-ci, Magyd Cherfi n’est pas seul à se faire une place en librairie.  En cette rentrée littéraire, Dominique A, Olivia Ruiz, Florent Marchet, ou Jeanne Cherhal, signent aussi des livres. Comment passe-t-on de l’écriture de chanson à celle, au plus long cours, de nouvelles ou de romans ? Les chanteuses et chanteurs auraient-ils gagné une légitimité à devenir écrivains ? Et quel accueil reçoivent-ils ?

Boris Vian, ingénieur, jazzman, chanteur, critique et écrivain

Le phénomène des écrivains/chanteurs n’est pas nouveau. Dans sa courte vie, Boris Vian aura été ingénieur, poète, musicien et critique de jazz, chanteur et bien sûr romancier. Héritier direct de Boris Vian, Serge Gainsbourg a été successivement peintre, chanteur, cinéaste et il aura écrit un « conte parabolique », Evguénie Sokolov, dont le héros n’est rien moins qu’un… peintre pétomane.

D’autres géants de la chanson, comme Georges Brassens, ont signé des romans sans que cela prête à conséquences. Si Yves Simon a été découvert en assurant certaines premières parties de Brassens à Bobino, en 1973, il avait déjà publié deux livres et en avait entamé un troisième. Chanteur populaire tout au long des années 1970, c’est comme écrivain qu’il sera surtout connu ensuite, se retirant volontairement de la lumière pour goûter « une célébrité de l’écrivain » qu’il préfère.

Dans la grande famille des auteurs-compositeurs lettrés, Dominique A fait régulièrement des allers-retours entre une chanson française largement marquée par les Anglo-Saxons et la littérature. Dans son dernier livre, Fleurs plantées par Philippe, il raconte un rendez-vous manqué avec Philippe Pascal, le chanteur de Marquis de Sade et Marc Seberg, qui s’est suicidé l’an passé.

À propos des bouquins qu’il a écrits jusqu’ici, il estime : « J’adore le faire, mais je le dis sans afféterie : j’aime trop la littérature pour me faire des illusions sur mon écriture. Mon écriture est correcte, elle est recevable. Mais, autant je me sens dans la peau du chanteur qui est en train de construire une œuvre artistique sur le long terme, autant je ne me sens pas être un écrivain en train de construire une œuvre littéraire. Pas du tout ! Ce sont plutôt des pas de côté répétés que j’entends me permettre quand on me le demande ou que j’ai un besoin viscéral de le faire. »

Des mécaniques d’écriture différentes

Parmi tous les chanteurs interrogés, aucun ne se risque à prononcer ce mot d’écrivain de façon affirmative. Comme s’il restait une forme d’illégitimité… Dominique A se voit plutôt comme « un auteur »« C’est plus large et plus vague : j’écris », glisse-t-il.

Si Magyd Cherfi a rêvé d’être Flaubert à 15-16 ans, il avoue franchement qu’il n’aurait jamais frappé à la porte d’une maison d’édition pour proposer son travail s’il n’avait pas rencontré son éditeur, Bertrand Py, chez Actes Sud. Au contraire, l’écrivain Philippe Delerm et papa du chanteur Vincent Delerm, a toujours considéré la chanson comme un art majeur. Il a proposé à Jeanne Cherhal d’écrire son premier livre, À cinq ans, je suis devenue terre à terre, pour la collection qu’il dirige chez Points : Le goût des mots (2). « Ce que je recherche quand je fais écrire Jeanne Cherhal ou Anne Sylvestre, c’est d’être très vivant. D’être à la fois poétique, nostalgique par moment, ou d’avoir de l’humour. Peut-être que la chanson favorise cela, parce que dans un tour de chant, il y a toujours une chanson drôle ou des chansons plus tristes », dit-il.

Quand une chanson s’appuie sur des images et des fulgurances poétiques, écrire des nouvelles ou un roman relève plutôt de la course de fond. Passer de l’un à l’autre s’avère plus ou moins facile, selon les cas. Pour son livre, Jeanne Cherhal a répertorié les mots qu’elle aime. De cocotier à horizon, ce glossaire trace un autoportrait, dans lequel on retrouve son goût pour les formes rondes, son métier de chanteuse ou ses convictions féministes.

« Quand je n’arrivais pas à écrire sur un thème, je passais à autre chose. Je n’avais pas de butoir pour rendre mon texte, je m’y mettais quand je voulais. J’ai terminé ce livre durant le confinement, une période difficile à vivre pour tout le monde. Mais c’était très léger comme écriture », décrit-elle. « Je n’ai pas suivi de fil conducteur, mais j’ai l’impression qu’il s’est dégagé de lui-même, avec des personnages récurrents comme ma grand-mère, ou mon ami des îles, mon meilleur ami qui vit à la Réunion. Ce sont des textes qui font souvent référence à mes racines, aux gens de ma famille, l’air de rien. »

Un bon accueil critique, une audience diverse

Auprès de la critique, les chanteurs jouissent désormais d’un bon accueil. Il n’est plus rare non plus qu’ils soient dans la course aux prix littéraires. Mais comment expliquer que, du rockeur Mathias Malzieu au rappeur Kamal Haussmann, en passant par Cali, Bertrand Belin, Gaëtan Roussel, Grand Corps MaladeAbd Al MalikKery James ou Arthur H, on ne compte plus ceux qui ont franchi le pas ?

Conseiller littéraire du festival Les correspondances de Manosque et de la Maison de la poésie, à Paris, l’écrivain Arnaud Cathrine observe que depuis une bonne quinzaine d’années, les chanteurs ont gagné une véritable permission de se frotter à la littérature. Ce qui est pour lui une conséquence des rencontres entre chanteurs et auteurs se déroulant dans des festivals littéraires, comme celui de Manosque, et de la crise du disque. « Je crois que, quand ça allait bien, aux grandes heures de la grande variété qui marchait, il n’y avait pas besoin d’aller voir ailleurs. On ne peut plus simplement vivre de la vente de ses albums ou de ses tournées, les chanteurs ont donc besoin de se réinventer. Nous, les auteurs, on vit un peu la même chose », observe-t-il.

En dépit d’une notoriété qui leur permet de toucher plus facilement les lecteurs, l’impact des écrivains/chanteurs reste pour le moins divers. Sur un thème pointu, Fleurs plantées par Philippe, de Dominique A,paraît chez Médiapop, une petite maison d’édition dont les bonnes ventes sont souvent entre 1000 et 3000 exemplaires.

Pour la semaine du 28 septembre au 4 octobre, aucun livre de chanteur ne figurait dans le Top 20 –  Livres hebdo/GFK (3). Mais selon ce même classement, le premier roman d’Olivia Ruiz, La commode aux tiroirs de couleurs, était à la 28e place des livres de fiction qui s’écoulent le plus en ce momentQuatre après sa sortie et quelques mois après une adaptation au cinéma, le Petit pays de Gaël Faye était le dixième livre de poche le plus vendu en France cette semaine-là. 

(1) Magyd Cherfi, Ma part de Gaulois, Actes Sud, 2016. Le livre a été récompensé par le prix Le Parisien Magazine et le Prix des Députés. Il a été en lice pour le Prix Goncourt des lycéens et le Prix Goncourt.
(2) Créée en 2006 chez Points et dirigée par Philippe Delerm, la collection Le Goût des mots porte sur le langage, avec notamment des ouvrages de linguistes. Côté chanteuses : outre le premier livre de Jeanne Cherhal, A cinq ans, je suis devenue terre à terre, il compte le livre d’Anne Sylvestre, Coquelicot et autres mots que j’aime.
(3) Le classement Livres hebdo/GFK recense les meilleures ventes de livres en France. En plus d’un Top  20, il prend en compte des sous-catégories, pour la fiction, la non-fiction, ou les livres de poche.Par : Bastien Brun