Pourquoi certains jeunes prennent du Viagra?

Quatre milliards de comprimés: c’est le nombre de Viagra vendus à travers 70 pays dans le monde entre août 2018 et juillet 2019, selon l’Institut d’étude pharmaceutique IQVIA à Vienne. Et cela ne concerne que les ventes en pharmacies. En 2020, 87% des médicaments et produits dopants saisis par les douanes suisses étaient des inducteurs d’érection. Une pilule bleue qui attire aussi certains jeunes.

Entre les plateformes de vente en ligne et la revente entre consommateurs, la barrière de l’ordonnance médicale n’existe plus. Si ce médicament a commencé par concerner principalement les hommes d’un certain âge, il intéresse aujourd’hui une population bien plus jeune.

Le médicament le plus contrefait au monde

« Le problème majeur avec le Viagra, c’est qu’il s’agit du médicament le plus contrefait au monde », explique le médecin de l’agence autrichienne de sécurité alimentaire et sanitaire, Christoph Baumgärtel, dans le documentaire autrichien « Blue Magic – Comment le viagra a révolutionné le monde ».

En Autriche, même constat qu’en Suisse: les produits contre l’impuissance représentent la grande majorité des médicaments saisis aux douanes: 1,2 million en 2019. Ce qui fait dire à Gerhard Marosi, expert en piratage de produits au Ministère fédéral des finances de Vienne, que « nous avons un gros problème au sein de la population masculine. »

Analyses des eaux usées

Aux Pays-Bas, des scientifiques néerlandais ont analysé les eaux usées pour détecter le sildénafil, la substance active du Viagra et de ses copies. Les résultats démontrent une augmentation de la consommation entre 2013 et 2017. Ce qui correspond aux données du marché légal. Plus surprenant: les analyses ont montré que la consommation illicite avait doublé pendant la même période. « Nous avons mesuré la consommation totale, enregistré la consommation légalement consommée et la différence nous a indiqué la consommation illégale », explique Bastiaan Venhuis, cadre scientifique à l’Institut national de la santé publique et de l’environnement des Pays Bas. « Nous avons constaté un schéma hebdomadaire. La consommation de sildénafil augmente tout au long de la semaine avec un pic le weekend. Pour disparaître le lundi. Tel est le cycle de consommation du Viagra. »

Soigner ou performer?

Felicitas Schirow, travailleuse du sexe depuis le milieu des années 1970 et activiste dans le milieu de la prostitution à Berlin, explique qu’avant l’arrivée du Viagra, elle était régulièrement confrontée à des problèmes d’érection. « Avant, en cas de panne, le client parlait, il s’excusait. Les hommes croient toujours qu’il est important pour une femme d’aller au bout de l’acte sexuel. Aujourd’hui, je ne suis quasiment plus confrontée à des problèmes d’impuissance, car ces messieurs se préparent en conséquence. Ca semble être devenu une pratique courante dans les bordels comme en privé. Et c’est un cauchemar. Nous devons nous préparer à ce que ça dure une éternité. Le sexe des clients est très rigide, même si la sensation ne semble pas toujours aussi intense. Certains hommes n’arrivent pas complètement à redescendre, j’imagine que ça ne doit pas être une sensation formidable. »

Selon Felicitas Schirow, les personnes qui ont régulièrement recours au Viagra sont les consommateurs de cocaïne ou des hommes qui prennent des anabolisants.

« Nous avons observé chez certains hommes qui prennent une grande quantité de testostérones sous forme d’anabolisants, une rétroaction susceptible de perturber la capacité de procréation ainsi que la puissance sexuelle. Ce qui peut expliquer pourquoi ces personnes prennent du sildénafil, explique Mickael Freissmuth, directeur de l’institut de pharmacologie de l’Université de médecine de Vienne, mais dire que cette substance contribue au développement musculaire, c’est une légende urbaine ».

Permettre l’érection malgré l’utilisation de drogues, sécuriser l’érection qui s’avère vulnérable à tout instant et rallonger la performance de façon récréative: voilà ce qui semble motiver les jeunes à prendre du Viagra.

Du côté de la Suisse romande, une étude va dans le même sens. Sabrina Ianniello a récolté des données pendant trois ans auprès d’une douzaine d’hommes entre 22 et 33 ans. Dans sa thèse « L’érection à l’épreuve de la performance sociale: le mâle du siècle« , la chercheuse interroge des hommes consommant des stimulants érectiles de manière continue, sans pour autant avoir une capacité érectile dysfonctionnelle.

Hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, en couple ou célibataire: le profil des personnes interrogées est hétérogène et les situations variées. Mais des logiques communes sont à l’œuvre.

La réputation

Alexandre, 30 ans, un des témoins de l’étude, explique qu’il utilise du Viagra occasionnellement avec ses conquêtes féminines. Il s’agit pour lui de démontrer son exploit et sa puissance. « Il faut montrer que tu es le meilleur, que tu peux boire plus que les autres, que tu peux durer plus longtemps que les autres. C’est un peu le monde actuel, c’est comme ça pour tout. » La performance sexuelle n’est pas un impératif en soi pour le consommateur de Viagra, mais s’inscrit dans des enjeux déterminants de réputation à travers le ou la partenaire.

Un autre participant à l’étude, Rocco, 29 ans, raconte: « J’habite un petit bled, ça papote beaucoup. Tout va se savoir, d’où l’importance que ce soit positif. Même si c’est un coup d’un soir. Si une fille te fait de la mauvaise pub, ça peut vite te griller un secteur d’activité. »

Même si la relation sexuelle induit une intimité entre les partenaires, la mauvaise réputation pouvant en découler est à éviter absolument. « L’étude démontre que l’usage du Viagra apporte la garantie d’y arriver à chaque relation et neutralise les peurs d’une panne sexuelle », explique Sabrina Ianniello.

Performance n’est pas plaisir

L’augmentation de la performance ne signifie pas pour autant une augmentation du plaisir, mais plutôt un besoin de reconnaissance sociale. Le plaisir, souvent confondu avec la performance, est alors déconnecté de la jouissance physique. « L’homme trouve son plaisir dans sa capacité physique à assurer la prestation scénique sexuelle à travers la durée et la fréquence, analyse Sabrina Ianniello, mais être perçu comme performeur et obtenir l’assurance que cela se sache: ces motivations sont au cœur des consommations atypiques », constate Sabrina Ianniello. « Et qu’importe les risques sanitaires reconnus et avérés! »

« Dans cette quête de l’excellence, ces hommes semblent pris au piège d’une hyperconformité imposée par une société qui n’accepte pas que l’on soit faillible », ajoute encore l’auteure de la thèse.

Pour Nicolas Leuba, sexologue et psychologue lausannois, « avoir une panne induit une profonde remise en question. Toutes les personnes concernées ne vont pas chercher de l’aide. Les hommes qui s’adressent à un sexologue ou un psychologue souhaitent agir autrement que par un médicament. » Lorsqu’on est jeune, on a peu d’expérience de vie et on est très dépendants des normes. « Des normes hyper masculines, hyper sexuelles. Des injonctions comme « pour être un homme, il faut bander ». Le problème n’a pas besoin de survenir pour commencer dans la tête. Lorsqu’on s’estime en dessus de la norme, on craint d’être détrôné. Et quand on se juge en dessous, on angoisse de ne pas y arriver. Mais la virilité ne se limite pas à l’érection. Il y a de multiples façons d’être viril. »

Dépendance psychologique

Le plus grand risque pour de jeunes consommateurs d’inducteurs d’érection pourrait bien être la dépendance psychologique. Car l’effet placebo fonctionne à merveille. « Un de mes patients croyait avoir pris un dérivé de Viagra pendant des mois jusqu’au jour où il a appris, à travers une analyse de Swissmedic, que son fournisseur lui vendait du sucre! », raconte Patrizia Anex, psychologue et sexologue à Orbe.

« Il faut rappeler qu’il est totalement naturel de ne pas toujours avoir une érection spontanée et super dure malgré l’envie folle de faire l’amour. Il est, par ailleurs, très courant de ne pas être en érection lorsqu’on est très ému par sa ou son partenaire. Et c’est même plutôt bon signe car le sentiment amoureux n’est pas loin », rappelle encore Patrizia Anex. Le dialogue entre partenaires est fondamental pour vivre une sexualité épanouie. « Mais si parler de sexualité est devenu courant, voire banal dans notre société, je trouve que le dialogue intime entre partenaires est toujours aussi difficile », conclut Patrizia Anex après 30 ans de pratique.

Les documentaires RTS – Muriel Reichenbach