Interview sur la situation togolaise à Claude AMEGANVI, Secrétaire chargé de la coordination du Parti des travailleurs

Interview sur la situation togolaise

à Claude AMEGANVI, Secrétaire chargé de la coordination du Parti des travailleurs

 

 

Le journaliste Jean-Luc Kpoti Messan LASSEY-ASSIAKOLEY nous a demandé de lui accorder une interview pour le compte du média en ligne Le Togovi, interview enregistrée en vidéo le jeudi 11 juin 2015. Considérant que les questions abordées au cours de cette interview intéressent tous les Togolais, tant ceux de l’intérieur que de la Diaspora qui n’auraient pas l’occasion de la visionner sur Internet, nous en reprenons ci-dessous les grandes lignes à leur intention.

 

 

I – POLITIQUE :

 

  • Question : Vous aviez appelé à l’arrêt du processus électoral pour déficit de réformes mais malgré cela le gouvernement s’est entêté à l’organiser. Après ce triste feuilleton, que retenir?

Réponse : Que ce gouvernement est dans la logique du coup d’Etat permanent qui singularise le régime RPT et RPT/UNIR depuis qu’il a pris le pouvoir par la force d’un coup d’Etat en 1967.

Mais, ce coup d’Etat électoral, le régime RPT/UNIR ne l’aurait pas réussi sans la complicité de la fraction de l’opposition togolaise qui, par sa participation, lui a apporté une caution légale et a ainsi légitimé son coup de force. C’est pourquoi nous ne pouvons pas accepter aujourd’hui qu’on vienne nous dire benoîtement que c’est maintenant qu’on vient de découvrir que le régime RPT/UNIR a pu voler une élection présidentielle, celle du 25 avril 2015.

Car nous savions que :

1. Le régime RPT et UNIR n’a jamais gagné aucune des 7 élections pluralistes qui avaient eu lieu auparavant au Togo depuis octobre 1990. Cela, on l’a toujours dit et répété tant dans les réunions internes à l’opposition que dans nombre de meetings publics et, de plus, les transfuges de ce régime qui ont ralliés par la suite l’opposition sont venus le confirmer.

2. Chaque fois qu’il a été battu à plate couture lors des processus électoraux passés, le régime RPT et UNIR a toujours eu recours aux coups de force dont ceux de 1998, 2003, 2005 et 2010 ont été les plus patents.

Qu’on arrête donc de prendre les Togolais pour des imbéciles : on savait qu’invariablement, le processus électoral se terminerait par un coup de force et qu’est-ce qu’il fallait faire alors dans ces conditions ? Empêcher Faure Essozimna GNASSINGBE d’être candidat d’autant plus que l’exigence du retour à la Constitution de 1992 avec sa disposition sur la limitation des mandats présidentiels nous donnait un argument solide dans ce sens puisque, même dans la logique des « dialogueurs », c’est là-dessus qu’est fondé l’Accord politique global qu’ils ont signé en 2006 avec le régime RPT.

 

  • Doit-on parler de l’échec de toute l’opposition ou seulement de ceux qui ont accompagné Faure Gnassingbé?

D’abord une précision : cette mascarade électorale n’était pas un échec pour le peuple togolais puisqu’il a démontré qu’il n’était pas concerné vu l’ampleur de son boycott : 1 électeur sur 2 n’a pas pris part au scrutin ! Ce fut donc un clair rejet suite auquel l’UNIR/RPT et les participationnistes se sont partagés l’autre moitié du corps électoral qui s’est rendu aux urnes. Cette mascarade n’étant donc pas représentative d’une expression démocratique de la volonté du peuple togolais, on ne peut donc pas dire que c’est son échec ni celle de toute l’opposition.

Par contre, pour ceux qui ont accompagné Faure GNASSINGBE, il n’y a pas eu échec. Il y a eu réussite : ils voulaient « Donner un 3e mandat à Faure GNASSINGBE ! » Ils l’avaient dit, ils l’ont fait, ils ont ainsi « réussi » à faire ce qu’ils voulaient, contre la volonté du peuple togolais.

Seul le régime RPT/UNIR peut les « féliciter » de cet exploit.

Et il faut donc être clair : ce sont des traîtres !

Car, sur le fond, le bilan des 25 ans de lutte du peuple togolais depuis le soulèvement populaire du 5 octobre 1990 force à constater qu’il y a une opposition institutionnelle qui ne veut pas, qui n’a jamais sincèrement voulu la fin du régime RPT et RPT/UNIR.

Contre l’esprit de soulèvement qui n’a jamais cessé d’animer le peuple togolais qui cherche depuis 25 ans à se débarrasser de la dictature sanglante d’EYADEMA et sa descendance, cette opposition institutionnelle togolaise qui n’a jamais cessé de briller par son inconséquence, sa lâcheté et sa propension à la trahison a toujours été sur une ligne de partage du pouvoir, de cogestion avec le régime RPT. C’est la partition qui se joue depuis 25 ans contre la volonté du peuple togolais. Exagérons-nous ? Voici les preuves de ce que nous disons :

— 11 avril 1991 : on repêche de la Lagune de Bè les 28 cadavres de citoyens, lâchement assassinés la veille, femme avec bébé au dos y compris. Profondément révolté par ces crimes d’une inqualifiable cruauté et inhumanité, le peuple, spontanément insurgé, exige le départ immédiat d’Eyadéma qui, complètement sonné, était prêt à partir vu la gravité du massacre. AGBOYIBO et KOFFIGOH, qui s’étaient alors portés à la direction de la lutte du peuple togolais en qualité de principaux responsables du Front des associations pour le renouveau (FAR) répondent à cette exigence populaire à travers une interview à RFI et au mensuel Jeune Afrique Economie : « Pas question qu’EYADEMA parte ! S’il s’en va ce serait un putsch ! Avec qui allons-nous discuter ? Il y aura un vide politique ! Nous ne le voulons pas ! » Ils ont ainsi sauvé et la tête, et le pouvoir d’EYADEMA !

— Janvier 2015 : 24 ans après, s’annonce l’élection présidentielle pour laquelle le peuple exige au préalable le retour immédiat à la Constitution de 1992 et l’application immédiate de son article 59 sur la limitation à deux du mandat présidentiel qui, en interdisant donc un 3e mandat à Faure GNASSINGBE, interdit sa candidature. Le CAR de Me AGBOYIBO (encore lui) et l’ADDI disent : « Non ! Il faut aller aux élections pour lui donner un 3e mandat afin d’obtenir en échange les deux tours ! » Ils sont suivis par tous les participationnistes, sous la houlette de l’ANC de Jean-Pierre FABRE, « chef de file de l’opposition » qualifié par le RPT/UNIR, et premier à déposer son dossier de candidature à la mascarade d’élection présidentielle à venir au nom de sa coalition CAP 2015. Faure GNASSINGBE aura, cadeau, son 3e mandat mais ne donnera rien en retour, surtout pas les deux tours !

— 11 avril 1991 – janvier 2015 : entre ces deux dates, vous avez 24 ans pendant lesquels ont eu lieu pas moins de 19 négociations, dialogues et accords aussi bancals les uns que les autres, soit en moyenne un tous les 15 mois. Véritables marchés de dupes les uns autant que les autres, ces conclaves contre-nature avec le régime RPT et UNIR assassin ont invariablement permis à cette frange institutionnelle de l’opposition d’aller collaborer au sein des institutions ou partager le pouvoir avec ce régime à travers les multiples formules gouvernement d’union nationale aussi bâtardes les unes que les autres. Le tout, bien sûr, avec les avantages matériels qui sont attachés à ce statut de collabos !

Et on doit constater aujourd’hui que la majorité de ceux qui se sont accaparés de la direction de la lutte du peuple togolais depuis 1990 ont trahi les intérêts du peuple togolais en allant soit participer au gouvernement ou en ralliant carrément, avec armes et bagages, le régime RPT/UNIR qu’ils prétendaient combattre auparavant. Voyez comment ces derniers ont tous fait campagne en appelant, à cette présidentielle du 25 avril 2015, à voter pour le génocidaire Faure GNASSINGBE qui a sauvagement massacré leurs militants en avril 2005 pour prendre de force le pouvoir laissé vacant par le décès de son père EYADEMA, en toute impunité jusqu’à ce jour. Quelle honte !

Or, voyez ce qui s’est passé au Burkina où l’opposition a réussi à mettre les intérêts du peuple au-devant et à s’unir pour chasser le dictateur Compaoré !

Voyez ce qui se passe au Burundi où, sans qu’on sache pour l’instant ce qui surviendra les jours, les semaines et les mois à venir et quel que soit ce qu’on peut mettre en cause chez telle ou telle composante de l’opposition de ce pays, celle-ci est unanime pour refuser un 3e mandat à Pierre NKURUNZIZA et est unanime pour refuser le méprisant diktat de l’ONU à travers son représentant Saïd DJINIT dont elle a formellement exigé le départ, par lettre écrite au Secrétaire général de l’ONU !

Rien de tout cela au Togo où l’opposition institutionnelle fait la honte de notre pays dans le monde entier en se couchant, à plat ventre, tant devant la dictature du clan des GNASSINGBE à laquelle elle accepte de « Donner un 3e mandat », que devant les représentants des grandes puissances et de leurs institutions. N’est-ce pas ce qu’on a vu avec Ibn CHAMBAS, l’envoyé spécial de l’ONU qui leur a fait l’injonction de « Donner un 3e et un 4e mandat » à Faure GNASSINGBE sans susciter de protestation formelle de leur part, et le Général Siaka SANGARE qui leur a dicté de « signer » un engagement à participer à une mascarade électorale sur la base d’un fichier électoral truqué, ce qu’ils ont fait ! Le comble aura été atteint lorsqu’on a vu des chefs d’Etat de Côte d’Ivoire et du Ghana venir faire « injonction » (dixit Tafa TABIOU) à la très dépendante et mal nommée Commission électorale nationale dite « indépendante » (CENI) de proclamer des résultats notoirement faux car ne répondant nullement aux plus élémentaires règles de l’arithmétique !

C’est qu’il faut comprendre qu’au Togo plus qu’ailleurs, le statut d’opposition institutionnelle est un fond de commerce pour lequel on a besoin du maintien en place du régime RPT et UNIR qui distribue généreusement des millions pour assurer la participation de cette« Opposition à sa majesté, le roi Faure GNASSINGBE » aux mascarades électorales. C’est la triste réalité dont il faut malheureusement se convaincre en cette 25e année de commémoration du soulèvement populaire du 5 octobre 1990.

 

  • Comment faire pour sortir de cette dictature?

C’est d’abord à ceux qui, se réclamant de l’opposition, ont aidé à sauver le régime de Faure GNASSINGBE en lui servant de béquille électorale, qu’il faut poser cette question. Car, c’est trop facile qu’ils aient ainsi impunément abusé et trahi le peuple togolais qui leur faisait confiance. Il faut leur demander de rendre compte en exigeant qu’ils disent au peuple togolais comment ils comptent le sortir de cette situation tragique dans laquelle ils l’ont mise, en offrant, à Faure GNASSINGBE, ce nouveau bail de 5 ans qui va accroître leur misère, leur famine, leur ruine, leur désespoir pendant toute cette longue période.

Plus sérieusement, on aura compris qu’après 25 ans, il est temps de ne plus continuer à écouter ces gens et qu’il faut que le peuple togolais se réorganise et toute indépendance des partis traîtres. C’est la première condition pour sortir de ce régime dictatorial.

La deuxième condition, c’est qu’il faut désormais comprendre, et une fois pour toutes, que l’avènement d’un régime démocratique au Togo ne se fera jamais par la voie des urnes sous le régime dictatorial du clan des GNASSINGBE. On n’a jamais chassé une dictature par la voie des urnes ! Ce qui veut dire qu’il faut mobiliser les nouvelles générations qui ont toute leur fraîcheur, pour qu’elles renouent avec le mouvement d’octobre 1990 dont les valeurs n’ont cessé de les nourrir et de les éduquer en réalité. Et nous pensons que nous sommes sur la bonne voie lorsque nous voyons le niveau élevé de conscience politique que manifeste la toute jeune génération d’élèves qui, à plusieurs reprises ces deux dernières années, est spontanément descendue dans la rue par centaines de milliers sur toute l’étendue du territoire national pour exiger la satisfaction des revendications de leurs enseignants en grève, en dénonçant la politique du régime de Faure GNASSINGBE dans l’enseignement public. Les slogans et propos pleins de maturité qu’ils ont tenus à ces occasions, tout en étant de surcroît riches d’humour juvénile, sont rafraîchissants, pleins de promesses et nous permettent d’être profondément optimiste quant à l’avenir !

 

  • Croyez-vous encore possible les réformes?

Si le régime RPT/UNIR, depuis 28 ans, n’a manifesté aucune volonté d’organiser les élections locales, c’est qu’il faut comprendre aujourd’hui qu’il n’a aucune volonté de faire quelque réforme que ce soit parce qu’il n’a pas envie de scier la branche sur laquelle il est assis. Ce qu’il n’a cessé de faire et veut continuer à faire ce sont des contre-réformes. Regardez :

— Dès juillet 1992 : EYADEMA fait assassiner Tavio AMORIN pour imposer, avec la complicité de l’opposition institutionnelle, la contre-réforme qu’il a dictée à la Commission mixte paritaire pour qu’on fasse sauter, du nouveau projet de Constitution élaboré par le Haut Conseil de la République (HCR) qui allait le soumettre à référendum, son interdiction de candidature aux élections à venir dont le principe avait adopté par la Conférence nationale, ce que proscrivait d’ailleurs formellement le Code des armées de l’époque.

— Les 30/31 décembre 2002 : un peu plus de dix après, le même EYADEMA, après sa mascarade d’élections législatives du mois d’octobre précédent qui lui a permis de faire main basse sur l’Assemblée nationale, fit sauter le verrou de l’article 59 portant limitation du mandat présidentiel pour se maintenir au pouvoir à vie.

— Depuis 1987 : tant EYADEMA que son fils Faure Essozimna se sont refusés à organiser des élections locales alors qu’une loi de décentralisation qui en fixe notamment le cadre a été adoptée depuis mars 2007, soit plus de 8 ans !

— Actuellement, il est même question d’un projet de contre-réforme qui instituerait un septennat.

Avec tout ceci, il est clair qu’il faut se dire honnêtement aujourd’hui que le combat pour des réformes démocratiques au Togo est inséparable du combat pour en finir avec les 50 ans de domination sanglante du régime dictatorial du clan des GNASSINGBE.

Tout comme le soulèvement populaire du 5 octobre 1990 a pu arracher la fin du régime de parti unique et imposer d’importantes réformes à travers le rétablissement des droits démocratiques dont nous jouissons aujourd’hui (liberté de parole, pluralisme politique, syndicalisme indépendant, presse et médias indépendants, etc.), il faut que survienne à nouveau un mouvement de ce type qui, en balayant cette fois-ci pour de bon le régime RPT, permette d’instaurer définitivement de vraies et profondes réformes démocratiques au Togo, au-delà même de ce que nous pouvons imaginer actuellement.

 

  • Certains au sein de la classe politique appellent l’opposition à fédérer ses forces c’est-à-dire à s’unir pour de nouvelles stratégies. Qu’en pensez-vous?

Que donnerait d’autre aujourd’hui une fédération des partis institutionnels traîtres se réclamant de l’opposition qu’une nouvelle ou de nouvelles trahisons du peuple togolais. ? Non, il faut réfléchir maintenant à d’autres créneaux organisationnels appelant à l’auto-organisation du peuple avec le soutien des organisations qui n’ont pas trahi sa confiance jusqu’ici. Et de telles organisations existent.

 

 

II – SOCIAL :

 

  • La crise sociale semble de plus en plus s’empirer. Quel est votre point de vue sur cette situation ?

Il ne peut en être autrement. Si on en juge par la manière dont la mascarade électorale du 25 avril 2015 a été mise sous tutelle par les grandes puissances étrangères et leurs institutions, le coup d’Etat électoral par lequel le régime RPT/UNIR a été maintenu en place signifie qu’il a été investi du mandat de défendre les intérêts de l’impérialisme au Togo en organisant la surexploitation de son peuple sous la férule d’une féroce oppression.

La hausse vertigineuse du prix du maïs et le refus de satisfaire les revendications des travailleurs portées par la STT sur la toile de fond de la relance d’une attaque contre les libertés, notamment celle de la presse comme on le voit avec l’intimidation des journalistes à travers l’arrestation de l’un d’entre eux, Bonéro LAWSON.

 

  • Que pensez-vous de la lutte de la Synergie des Travailleurs du Togo ?

C’est l’espoir et la voie du salut pour le peuple togolais.

Tout le monde doit soutenir cette lutte.

Pour notre part, au Parti des travailleurs, nous avons toujours soutenu et continuerons à la soutenir, bien sûr, dans le cadre de l’indépendance réciproque entre partis et syndicats.

 

Propos recueillis par Jean-Luc Kpoti Messan LASSEY-ASSIAKOLEY

Pour Le Togovi.com

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