Interview du Directeur exécutif de OADEL

Cela fait 17 ans que vous faites la promotion des produits locaux. Comment cette aventure a commencé ?

Tata Yawo AMETOENYENOU : C’est un long chemin. Au départ, notre organisation n’avait pas la dénomination qu’on lui connaît aujourd’hui. On parlait d’Organisation d’appui au développement local. Dans les années 2003, notre idée était de travailler avec les associations de quartier pour les outiller sur le développement local. En 2005, nous avons intégré la notion de démocratie où on voulait faire le lien entre développement local et démocratie. A partir de 2010 on a commencé par s’intéresser aux questions de l’alimentation. Le public ne comprenait pas cet engagement.

Ce qui nous a amenés en 2013 à changer de dénomination pour devenir Organisation pour l’Alimentation et le Développement Local (OADEL) car l’alimentation prenait le pas sur les autres questions de l’association. 

En tant que fondateur, j’avais fait un voyage en France. J’ai remarqué une fois sur place que beaucoup d’associations organisaient des événements pour expliquer la pauvreté et la faim en Afrique en parlant des conséquences de politiques agricoles des pays occidentaux sur les paysans africains, comme par exemple, les effets néfastes de  l’agriculture subventionnée et le déversement du surplus des produits agricoles européens sur les marchés en Afrique. C’est de là qu’est née notre prise de conscience. 

Nous avons alors compris que le combat contre la faim et la malnutrition devrait être mené d’abord par nous les Africains. C’est ainsi que nous avons commencé par sensibiliser dans les quartiers de Bè, les populations sur l’importance de la consommation des produits locaux à travers des réunions publiques et des projections de films. Beaucoup des participants à ces sensibilisations ont vite compris qu’il fallait mener ce combat ensemble. C’est de là, qu’une séance de dégustation de mets traditionnels a été organisée pour remettre au goût du jour les mets traditionnels. Le succès de cette première séance a été une réussite au point où on en a fait un événement annuel dénommé « Journée Alimenterre ».

 Les gens venaient découvrir et déguster les produits locaux. Cette initiative a débouché sur la toute première « Foire Alimenterre » au Togo la, un événement plus grand que les

 « Journées Alimenterre » et cela a permis à plusieurs personnes de découvrir les produits alimentaires locaux transformés et conditionnés au Togo. Après les foires, beaucoup de personnes cherchaient à continuer la consommation des produits locaux mais ne savaient pas où en trouver et se tournaient vers nous pour les leur fournir. Cette demande des populations nous a conduit à créer la toute première boutique et bar restaurant spécialisée sur la vente et la promotion des produits du terroir dénommée BoBaR. 

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Si certains consommateurs appréciaient l’initiative, d’autres doutaient de la qualité des produits locaux vendus à la BoBaR. Pour y répondre, nous avons mis en place un projet d’accompagnement des unités de transformation agroalimentaire locales à la démarche qualité. Ce projet permettait de former les entrepreneurs sur les bonnes pratiques d’hygiène et de fabrication des aliments et tous leurs produits faisaient l’objet d’analyse physico-chimique et biochimique auprès de l’Institut Togolais de Recherche Agronomique (ITRA) et l’Institut National d’Hygiène (INH), deux structures étatiques qui s’étaient engagées à nos côtés.  Les produits locaux obtenaient ainsi, si les résultats des analyses étaient bons, les certificats de salubrité. Cela permettait de rassurer les consommateurs quant à la qualité des produits locaux. 

Quels ont été les retombées de la création de votre catalogue “Nos produits 228” et des projets connexes?

Tata Yawo AMETOENYENOU : Notre catalogue était à sa quatrième édition. Il a suivi une évolution. Au départ, pour la première édition, nous avions circulé de boutiques en boutiques et de supermarchés en supermarchés pour dénicher les produits locaux qui existaient. Nous les achetions à nos frais et s’il y avait des contacts sur les emballages, nous rentrions en discussion avec le fabricant du produit pour le connaître davantage et lui proposer notre collaboration pour rendre plus visibles ses produits. Le tout premier catalogue des produits locaux était édité en 2012 avec une cinquantaine de produits mais le tout dernier édité en 2018 contient plus de 400 produits. Cela montre que les transformateurs ont fait beaucoup d’efforts pour sortir de nouveaux produits et qu’il y a de plus en plus d’entrepreneurs agroalimentaires au Togo. Ce catalogue titré « Nos Produits 228 »  a permis à beaucoup de personnes de connaître les produits locaux. 

D’autres projets mis en œuvre par notre organisation OADEL ont permis d’éditer et de diffuser plusieurs documents qui permettent aux consommateurs d’avoir des informations justes et utiles sur les produits locaux. Un de nos documents très bien accueilli par le public est le tout premier livre de recettes culinaires du Togo intitulé « les 50 recettes du Togo ». Il contient des entrées, des plats de résistance et des desserts faits exclusivement avec les produits locaux togolais. 

 Le gouvernement a dédié le mois d’octobre à la consommation locale. Quel regard portez-vous sur cette initiative?

Le gouvernement soutient le secteur de la consommation locale depuis plusieurs années. Des unités de production ont reçu des subventions et des appuis techniques comme la mise en relation et la garantie financière auprès des banques et institutions de micro finance. OADEL  elle-même a été soutenue financièrement dans  ses activités notamment par le projet d’appui au secteur agricole (PASA). Depuis 2012, nous avons plaidé pour qu’au-delà de tout cet accompagnement, le gouvernement lui-même soit cohérent avec ses propres politiques et que le consommer local se reflète dans les assiettes de nos dirigeants. 

En effet, nous étions étonnés que lors des événements officiels comme les séminaires et ateliers,  l’on consomme les produits importés alors qu’on dit faire la promotion des produits locaux. Nous pensons qu’il fallait une cohérence entre le discours et les actes. Et le fait que ce mois du consommer local soit célébré est une initiative que nous apprécions et félicitons car cela montre la volonté politique de changer de paradigme quant à la production, la transformation et la consommation locale des aliments de nos terroirs. 

Au final, la célébration de ce mois est louable mais bien entendu, il n’y a pas que l’alimentation qui soit concernée mais aussi le vestimentaire, les biens et les services produits par les nationaux. . Il faut encourager tout cela. Prochainement, nous souhaiterions qu’au cours de ce mois, toute l’administration se mette en tenue africaine car ce qui est le plus visible pour la population, et cela peut mieux marquer les esprits.

Quelle forme de collaboration existe-t-il entre OADEL et le gouvernement?

Tata Yawo AMETOENYENOU : Il n’y a pas une collaboration formelle entre l’Etat et nous. Mais nous travaillons en fonction de nos projets avec des ministères et leurs directions. Par exemple, nous travaillons avec le ministère de l’enseignement technique et de l’artisanat sur la formation des artisans boulangers pour la production de pain avec la farine locale de manioc, soja et sorgho.  

Nous avons aussi bénéficié de l’appui du Programme de Productivité Agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO) qui a permis d’élaborer avec la Direction de la Pédagogie et des Programmes (DPP) d’élaborer des  livrets de fabrication de pain local. Toujours avec la DPP, nous mettons en place un programme de formation des élèves cuisiniers sur les mets locaux, ceci de sorte que dans quelques années, nous trouvions sur les cartes de menus des restaurants et hôtels plus de menu local qu’importé. 

Notre travail va vers les gouvernements locaux que sont les conseils municipaux pour qu’ils s’impliquent dans la commande publique des produits locaux et qu’au-delà se mette en place dans nos territoires des systèmes alimentaires territoriaux. 

Quel est votre message pour la population ? Et au gouvernement? 

Tata Yawo AMETOENYENOU : A la population, je dirais qu’il faut consommer local. Nous pensons à tort que ce qui vient d’ailleurs est forcément d’une bonne qualité. Alors que c’est le contraire. Nous devons investir dans l’économie en consommant ce qui se fait chez nous. Il y a la question du prix, c’est vrai, mais il  faut reconnaître qu’il y a des produits locaux qui sont aussi à la bourse de tous les consommateurs. Et n’oublions ce qui a de la qualité a un prix, et nos produits alimentaires locaux sont de qualité car naturels et proches du bio que les produits importés. 

Nous voulons remercier le gouvernement pour la célébration de ce mois. Nous voudrons le féliciter pour la note du Premier ministre invitant les services publics à consommer les produits locaux lors des différents événements. Pour en faire une réalité, nous pensons qu’il faut en faire encore plus car les achats sont réglementés au niveau des services administratifs et comptables. Ces derniers devraient intégrer les entreprises locales dans leurs bases de données et leur accorder des facilités d’accès au marché public. Les produits locaux coûtent un peu plus chers que les produits importés, c’est pour cela qu’il faut un budget conséquent au niveau de ses services publics pour pouvoir acheter ces produits locaux pour que  le prix ne soit pas un facteur limitant dans la mise en œuvre de la note circulaire du chef du gouvernement. 

Quel est votre mot de fin?

Tata Yawo AMETOENYENOU : Le Togolais comprend de plus en plus qu’il faut changer de mode de consommation et aller vers les produits locaux. Il y a une prise de conscience avérée des consommateurs. La question de la disponibilité et de l’accessibilité géographique des produits locaux demeurent. Nous lançons un appel à toutes les bonnes volontés d’appuyer les unités de production locale à mieux distribuer leurs produits. 

OADEL, de son côté prévoit d’ouvrir en fin 2021 la toute première centrale de distribution dédiée aux produits locaux. 

La consommation locale ne doit pas s’arrêter ni au mois d’octobre ni à Lomé mais plutôt étendue à tout le pays. Car Il en va de notre  santé et celle de notre économie.

Et comme ne cesse de le répéter OADEL, arrêtons d’expédier notre argent à l’extérieur en consommant les produits importés, « l’enfant intelligent est celui qui achète les galettes de sa maman ». Achetons local.