Interview du Directeur Général de l’Office de Développement et d’Exploitation des Forêts (ODEF)

L’Office de Développement et d’Exploitation des Forêts (ODEF) est dirigé par commandant Pyoabalo Alaba. Ses missions sont de plusieurs ordres mais concernent principalement l’extension du couvert végétal et la gestion durable des forêts afin de garantir pour la génération future la disponibilité de ce patrimoine naturel, leurs exploitations, la transformation et la commercialisation des produits et sous-produits forestiers,puis la promotion et la valorisation du matériau bois…

Cette structure mène ses activités sur le terrain depuis au moins 4 décennies. Lomebougeinfo s’est rapproché de son directeur général pour en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de la structure, l’impact de la pandémie actuelle, les défis du quotidien et les perspectives éventuellement.

Au cours de cet entretien empreint de franchise, le Directeur général revient dans les détails sur les risques que court le monde avec les nombreuses pressions constatées sur les ressources forestières qu’elles soient floristiques ou fauniques. Pour lui, aucun développement ne peut être durable et viable sur le long terme sans une prise en compte du respect et de la sauvegarde de l’environnement.

 Lomebougeinfo : Présentez-nous l’ODEF ?

 Pyoabalo Alaba: L’Office de Développement et d’Exploitation des Forêts (ODEF) a été créé depuis 1971. Il comporte trois organes dont un organe de surveillance, un conseil d’administration et une Direction générale. Cet office est créé en tant que structure publique dotée d’une autonomie de gestion à caractère commerciale et industrielle.  Dans ses missions, la Direction générale a trois directions départementales : Technique, commerciale et des affaires administratives et financières.

La principale mission de l’ODEF est d’étendre le couvert végétal sur toute l’étendue du territoire national. A l’époque, les colons, en se rendant compte que le Togo n’était pas un pays forestier, ont décidé de promouvoir les reboisements à travers tout le pays. Ils ont fait ce travail jusque dans les années 1970 avant de confier tout le patrimoine forestier du domaine permanent de l’Etat à l’ODEF pour sa gestion. Outre les reboisements, l’ODEF s’occupe de l’aménagement et du traitement de tous les peuplements forestiers, les études d’introduction de nouvelles essences forestières, la promotion et la valorisation du bois, les études pour la promotion du matériel bois.

En terme d’aménagement et de traitement, nous faisons notre travail de sorte à favoriser une bonne productivité forestière tout comme les soins que l’on pourrait apporter à une culture de maïs par exemple. Il s’agit notamment des aménagements consistant à donner plus d’espaces aux arbres avec pour effet de faciliter leurs croissances en diamètre et en hauteur. Tout comme les cultures annuelles, les plantes pérennes (exemple : arbres forestiers) se font une sorte de concurrence dans la recherche de nutriments et la lumière pour assurer leur photosynthèse et leur métabolisme. Si cette étape n’est pas respectée, l’on assiste à un développement anormal des plantes. Ces aménagements permettent en somme de favoriser une productivité normale des peuplements forestiers aménagés.

  Comment est-ce que vous voyez la date du 1er juin au Togo (journée de l’arbre) ?

 Cette date est intervenue plusieurs années après que les colons ont eu l’idée de reforester le Togo. Les plus hautes autorités de l’époque ont aussi eu cette volonté de continuer dans la dynamique de reforestation imprimée par les colons en choisissant cette date que la majorité de nos concitoyens ont à cœur. Cela fait même école dans des pays voisins comme le Bénin. C’est une initiative louable surtout qu’au moment où se prenait cette décision, les questions préoccupantes actuelles des changements climatiques n’étaient pas à l’ordre du jour.

Le problème actuel, c’est le manque de statistiques sur ce qui est fait sur le terrain. Il est très difficile de savoir ce qui s’est fait en matière de reboisement le 1er juin de chaque année. Il est compliqué de connaître les superficies reboisées jusqu’à une certaine période, le taux de survie des plants reboisés, entre autres. Aux yeux des gens, c’est comme si rien n’a été fait mais ce n’est pas le cas. La bonne information aujourd’hui est que la direction des ressources forestières (du ministère de l’environnement, du développement durable et de la protection de la nature) a entrepris depuis quelques années un travail consistant à disposer année par année des statistiques sur ce qui est fait non seulement à l’occasion du 1er juin qui est juste une journée symbolique d’éveil de conscience de l’opinion togolaise sur ce devoir citoyen qui nous appelle à planter et entretenir au moins un arbre mais aussi pour l’ensemble des reboisements effectués sur le territoire national, qu’ils soient de l’Etat ou des privés. 

Le 1er juin, ce n’est pas le seul jour où il faut mettre les plants en terre. C’est en fait juste une date symbolique pour dire que l’arbre est important pour la vie. On dit souvent que : « celui qui a planté un arbre avant de mourir n’a pas vécu inutile ».

 Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans l’exécution de vos missions ?

 Faire de la forêt, c’est spéculer sur un foncier. Tout le monde sait que les questions foncières sont celles qui font l’objet de pas mal de conflits dans notre pays. Cela ne devrait pas être le cas pour notre structure car nos superficies font partie des domaines classés intégrés aux domaines de l’Etat. Au Togo, on le sait bien, la terre n’appartient pas à l’Etat comme c’est le cas dans d’autres pays. La loi portant code foncier dans notre pays reconnait qu’en cas de nécessité, l’Etat peut exproprier les terres des collectivités, des communautés et même des privés. Dans un domaine classé, on ne peut pas aller faire ce que nous voulons. C’est l’exemple des parcs nationaux, des réserves de biosphère, des forêts classées, des réserves de faune entre autres.

Il y a aussi des domaines appelés domaines non permanents qui exigent des régimes de protection particuliers qui sont au titre de la loi portant code forestier des domaines faisant partie du domaine de l’Etat, quoique n’étant pas classé. C’est par exemple les flancs de montagne, les berges des cours d’eau. C’est des domaines fragiles auxquels on accorde des régimes de protection particuliers puisque menacés par diverses formes de dégradation. Ce sont des ressources naturelles qui ne sauraient être la propriété d’une seule personne. Les problèmes cruciaux auxquels nous sommes confrontés sont notamment l’occupation anarchique des terres de l’Etat. Nous avons aussi le problème des feux de végétation. Après avoir planté, le premier soin à apporter, c’est de faire en sorte que les plants ne soient pas brûlés. C’est plutôt le contraire que nous voyons sur le terrain. Des personnes malintentionnées mettent du feu à nos plants parce qu’elles ne veulent pas que l’ODEF mènent des activités comme il faut dans une zone donnée. C’est des feux criminels allumés nuitamment parfois pour mettre à terre le travail de l’Office. Nous œuvrons sur certaines de nos terres dans un perpétuel recommencement car nous sommes obligés de replanter à chaque saison. La transhumance aussi joue un rôle destructeur car chaque année, des animaux broutent nos jeunes plants et il arrive même que les bouviers en coupent pour le bétail.  Tout cela constitue des défis à relever. Nous pensons que nous allons y parvenir.

Actualité obligé. Comment est-ce que la pandémie actuelle affecte vos activités ?

 Nous sommes un établissement public à caractère industriel et commercial. Nous ne vivons que sur nos activités de production pour assumer nos charges afin de mener d’autres activités. Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’après avoir exploité, il faut renouveler. Nous reboisons au moins 300 ha par an. Mais cette année, avec la pandémie actuelle, nous n’avons pas encore fait le tiers. Le coronavirus a eu de sérieuses répercussions sur nos activités. Nous n’avons plus de revenus et pourtant nos charges sont là. La plupart de nos partenaires nous viennent de l’Asie principalement.

Le confinement, décrétée un peu partout a impacté les pays partenaires. Dans ces conditions, tout est bloqué. La pandémie a réduit nos performances à plus de 15 %.

 Comment voyez-vous l’après-Covid ?  

 Nous pensons relancer véritablement nos activités. Nous avons l’ambition de les diversifier. Aujourd’hui, étant une structure productrice de bois, nous pensons véritablement, en dehors de nos activités traditionnelles, nous affirmer sur le marché national dans la production de meubles afin de réduire les importations. Nous avons du bois massif et de très bonnes qualités, et si on le travaille comme il faut, on peut aussi gagner des appels d’offres de fournitures de meubles auprès de nos structures et services sur le plan national. Nous avons du vrai teck et nous comptons le mettre en valeur.

 Votre vision sur les 5 prochaines années ?

 Nous allons non seulement diversifier nos activités mais aussi mettre l’accent sur la conservation de notre patrimoine. Si rien n’est fait, nous n’aurons plus de la ressource. Les gens vendent même des terres dans nos forêts classées. Nous allons lutter contre les feux de végétation et toutes les autres formes de pression. Cette année, une cinquantaine d’hectares est déjà partie en feu.

Nous allons promouvoir la gestion participative avec les populations environnantes de nos forêts. Sans cette participation, on n’arrive à rien. Des actions sont toutefois menées en direction de ces populations pour susciter leur adhésion. Il s’agit en l’occurrence des ristournes (15% des revenus issu de l’exploitation) que nous accordons aux populations environnantes de nos forêts pour leur implication dans la gestion durable de nos forêts.

Votre mot de fin 

 Notre environnement est en danger. Il faut le protéger. Le modèle de développement de nos pays risque d’être non viable sur le long terme si nous ne devenons pas plus respectueux de l’environnement. A quoi cela sert de se développer avec des milliards d’euros et de dollars pour qu’une catastrophe de nature environnementale vienne tout détruire en une journée ? Si nous ne devenons pas de plus en plus respectueux envers l’environnement, nous allons disparaître mais l’environnement restera dans son état et aura le mérite de nous avoir fait disparaître seuls. Nous devons protéger notre environnement, planter les arbres et les entretenir. Planter l’arbre ne veut pas dire qu’on y touchera jamais. Il y a des arbres qui après une certaine durée de vie meurent. La question est tout simplement de savoir en faire usage pour ne pas rompre l’équilibre environnemental.

Interview réalisée par

Bienvenu AMOUH &Assou AFANGLO