Mme Claire QUENUM : « Le développement humain est l’affaire de tous. C’est ensemble qu’on va l’atteindre »

Mme Claire QUENUM est connue dans le domaine de la défense des droits humains en général. Elle est surtout active sur toutes les questions liées à l’automisation de la femme, la scolarisation de la jeune fille et accumule ainsi une expérience de plusieurs décennies.

Cette femme dont le dynamisme n’est plus à prouver met son expérience au service de l’ONG Floraison. Lomebougeinfo lui a accordé une interview en ces temps de pandémie du coronavirus. Elle revient sur les activités qui se font et prodigue de sages conseils à la population et aux parents quant à l’encadrement de leurs enfants en ces périodes particulières. Pour elle, le développement humain est de façon simplifiée une responsabilité partagée. Ce développement ne saurait reposer sur une seule personne ou entité. L’Etat, la communauté, les parents, bref tout le monde doit contribuer dans la mesure du possible à former la relève de demain.

Vingt-trois (23) ans d’activité sur le terrain, quelles sont les actions phares    que votre association a menées ?

L’ONG Floraison a été créée le 2 août 1997 par un groupe de sept (7) femmes. Cela fait effectivement 23 ans. Pendant cette période, nos activités ont été réalisées autour des points suivants : – l’accompagnement et l’appui au développement dans des communautés de base avec le renforcement des groupes organisés, l’initiation de marchés dans des villages, l’appui aux   activités génératrices de revenus ; – la promotion des droits humains surtout les droits économiques, sociaux et culturels et  particulièrement le droit à une alimentation adéquate ; – la défense et la promotion des droits humains de la femme ; – la lutte contre la violence faite aux femmes et aux filles ; – la participation  aux actions des réseaux et plateformes dont Floraison est membre.

Nous vous savons très active dans le domaine de l’éducation surtout dans les     milieux ruraux. Aujourd’hui qu’est-ce qui a changé dans les villages où     vous avez travaillé ?

L’éducation fait partie des droits économiques, sociaux et culturels. C’est l’un des domaines d’action de Floraison. La vision de Floraison est que l’éducation est la base de tout développement à savoir développement humain, social, économique, matériel et culturel. Quand Floraison parle de l’éducation, il ne s’agit pas seulement de l’instruction scolaire. L’éducation pour Floraison est tout un ensemble. C’est ce qui fait de l’individu une personne humaine, c’est à dire une personne qui est un sujet de droit et de devoir. L’éducation est un apprentissage qui permet à une personne de s’assumer, de prendre des décisions et des responsabilités, de travailler, de gagner sa vie, d’être autonome. L’éducation comprend la socialisation qui se fait dans la famille et dans la communauté, l’instruction scolaire, la formation professionnelle, la vie associative, la culture, etc.

Qu’est-ce qui a changé en matière d’éducation ? Les choses ont changé pa seulement dans les villages mais aussi dans les villes. Dans notre pays, la vie en milieu rural influence la vie dans le milieu urbain du fait que les familles sont à cheval sur le village et la ville. Beaucoup de gens vivent en ville et vont souvent au village. Beaucoup de personnes ont quitté le village pour vivre en ville. Je dirai que l’éducation de base et la socialisation dans la famille et dans la communauté a subi beaucoup d’influence externe à cause du contact avec d’autres cultures et à cause de la scolarisation. On constate que de plus en plus de villages ont une école primaire, d’autres ont un CEG et des cantons ont leur lycée. Les mentalités et les habitudes changent. Ce changement comporte de bonnes choses comme des choses qui sont  moins bonnes. Les valeurs humaines, sociales et culturelles sont actuellement bouleversées. L’autorité parentale a subi un choc. Les familles et les communautés ont perdu les sens de la solidarité agissante qui offrait un environnement favorable pour une bonne éducation. On a constaté la baisse du niveau dans l’éducation scolaire. L’école aussi a subi des influences qui ne lui ont pas toujours apporté la qualité. Le nombre d’écoles augmente mais la qualité de  l’instruction n’est pas toujours au rendez-vous. Il y a du travail à faire pour atteindre l’éducation de qualité dans la famille comme à l’école.  

En pleine pandémie du coronavirus, quelles sont vos craintes dans le milieu     éducatif notamment ?

La pandémie de COVID 19 a bouleversé les choses à tous les niveaux au Togo et partout dans le monde. Concernant l’éducation, la famille et l’école ont été touchées. Les écoles sont fermées et les enfants sont plus à la maison qu’avant. Les parents ont plus de temps à passer avec les enfants. Dans certains cas, les parents n’ont pas cessé leurs activités professionnelles, ce qui fait que certains  enfants échappent à l’autorité (parentale ou celle de l’école). Les craintes sont les suivantes:  – beaucoup d’élèves vont désapprendre ; – les enseignants des écoles privées n’ont pas eu de salaire, ce qui les rend vulnérables avec leur famille ; – la pauvreté consécutive à la pandémie va agir sur la prise en charge et l’éducation des enfants ; – les élèves du milieu rural seront plus défavorisés du fait qu’ils n’ont pas l’électricité et les  autres facilités pour les occuper (lecture, télévision, etc) afin de maintenir tant soit peu leur    niveau; – certains élèves du milieu urbain n’ont pas eu la possibilité de maintenir leur niveau parce que leur famille n’en ont pas eu les moyens ; – certains enfants et jeunes auront pris de mauvaises habitudes ou auront adopté de mauvais  comportements du fait qu’ils ne sont pas occupés et qu’ils ont fait de la mauvaise compagnie   en cette période.

Ces moments de pandémie ont contribué malheureusement à     l’augmentation des grossesses précoces. C’est le Kenya, du Bénin      notamment. 

Quels conseils pour les parents togolais du moment où ces chiffres’     n’existent pas officiellement ?

On a noté que la période de la pandémie a malheureusement contribué à l’augmentation des grossesses non désirées et/ou précoces dans certains pays. Au Togo, cela peut être aussi le cas mais on n’a pas fait l’état des lieux sur ce sujet pour connaitre la réalité. Ce phénomène existait avant la pandémie mais peut être que la pandémie a servi de catalyseur. Cela peut s’expliquer par le fait que les activités aient été réduites, ce qui a créé une période où les personnes sont désœuvrées. Le fait que les personnes ne soient pas occupées peut les amener à adopter des comportements à risque surtout quand les personnes ne prennent pas leurs responsabilités au sérieux surtout les jeunes.  Les parents doivent redoubler de vigilance. Ils doivent prendre leurs responsabilités et faire leur devoir d’éducateurs. Il faut noter aussi que l’éducation des enfants et des jeunes est une responsabilité partagée. Les parents doivent faire leur devoir mais la communauté, la société et l’Etat doivent aussi jouer leur rôle.  Les jeunes doivent également prendre leurs responsabilités car il s’agit de leur avenir. Le plaisir sexuel ne va construire leur avenir. Quand on parle de grossesse non désirées et/ou précoces, on indexe souvent les filles. Il faut noter que les jeunes filles ne tombent pas enceintes seules. Il faut aussi conscientiser les garçons et les hommes. Le développement humain est l’affaire de tous. C’est ensemble qu’on va l’atteindre.

 Comment voyez-vous le travail des enseignants d’ici la prochaine rentrée et     les changements qui interviennent ? 

La question de l’éducation doit se poser à trois niveaux : les parents, les enseignants/les formateurs et les autorités en charge de l’éducation scolaire et de la formation professionnelle. A tous les niveaux, il y aura beaucoup à faire pour remettre les apprenants au travail comme avant la pandémie. Les trois catégories d’acteurs doivent collaborer pour reprendre les choses en main. Cela implique une approche inclusive et participative. Ces acteurs doivent se concerter et agir ensemble. Il sera aussi important de mettre les apprenants (enfants, élèves, étudiants, apprentis) à contribution car ils doivent eux aussi comprendre que c’est leur avenir qui est en jeu. Il faudra mettre les bouchées doubles pour faire face aux conséquences de la pandémie. 

Pourriez-vous partager avec nous, les réels impacts de cette crise sur vos      activités ? 

Concernant les activités des organisations de la société civile, il est à noter que la pandémie a bouleversé les programmes établis. Les activités sont au ralenti à cause des mesures de restriction liées au COVID 19.  Actuellement, l’attention est focalisée sur la pandémie.  La pandémie est une urgence à laquelle il faut faire face avant toute autre chose. Beaucoup d’OSC travaillent avec les communautés ce qui demande les contacts et les rencontres entre les personnes. La pandémie a mis un frein à tout cela à cause des mesures de restriction. Il va falloir reprendre les choses là où on les a arrêtées. Il sera aussi nécessaire de repenser les stratégies et les programmes d’action.

Vos conseils pratiques à toute la population

La pandémie de COVID 19 a surpris tout le monde entier.  Au Togo, les populations doivent se réveiller pour prendre leurs responsabilités et se mettre au travail. Elles ne doivent pas tout attendre des autres, du gouvernement et des projets. Elles doivent s’organiser pour leur développement . C’est dans cet objectif que les organisations de la société civile vont les accompagner. La pandémie est la priorité de l’heure par conséquent, les financements pour les autres actions de développement vont être un peu ralentis. Pour cela, il faut penser à ce que les communautés  elles-mêmes peuvent faire avec l’accompagnement des organisations de la société civile.

 Votre mot de fin

La pandémie de COVID 19  a sûrement appris à tout un chacun qu’il faut changer de philosophie et de stratégie face à la vie pour organiser les actions autrement à tous les niveaux. J’appelle tout un chacun à plus d’éveil, de responsabilités et de travail pour relever les défis que constituent les conséquences de la pandémie. Au niveau de l’éducation, les familles doivent mieux encadrer les enfants et les jeunes. La pandémie a pu donner aux parents l’occasion de mieux appréhender leurs rôles et responsabilités. Pour le système éducatif, je pense qu’on doit améliorer les approches et la stratégie pour le rendre plus efficace.

Interview réalisée par

Bienvenu AMOUH & Assou AFANGLO