Béart au pluriel, Béart retrouvé

À l’initiative de ses filles, Eve et Emmanuelle, le répertoire de Guy Béart se voit mis à l’honneur grâce à une compilation de reprises de ses chansons, intitulée De Béart à Béart(s), cinq ans après la disparition de l’artiste.

Les béartistes ne l’espéraient plus. Peu à peu, leur idole s’était effacée dans le gris du temps qui passe, de moins en moins présente à la télévision, à la radio et même lorsque l’on allait chercher les sensations d’autrefois chez les disquaires – plus de disques, ou presque. Et voici tout un casting de gloires et de respectabilités qui s’assemblent autour de son nom et de ses chansons – Alain Souchon, Maxime Le Forestier, Julien Clerc, Laurent Voulzy, Christophe, Catherine Ringer, Carla Bruni, Thomas Dutronc, Vincent Delerm, Clara Luciani, Angélique Kidjo, Vianney, Brigitte, Yael Naim, Ismaël Lo, Akhénaton, Raphaël, Pomme, Hollydays…

Oui, il fallait revenir à Guy Béart. La démarche de ses filles, la créatrice de bijoux Ève Béart et sa sœur actrice, Emmanuelle Béart, n’est pas seulement une démarche personnelle d’enfants recherchant l’écho de la voix disparue dans des voix contemporaines. L’une et l’autre, présidant désormais aux destinées de l’œuvre de leur père, ont transformé en album cette certitude déjà ancienne qu’il fallait militer pour Guy Béart, son art et ses chansons, leur rendre une place que le temps avait ravi à un artiste que professionnels et public classèrent jadis à la même hauteur que Georges Brassens ou Jacques Brel.

Mais il se trouve que Guy Béart a mené plus d’une cinquantaine d’années de guerre contre les géomètres de la musique – les comptables, les juristes, les chefs de projets et des directeurs du marketing. Il avait été un des premiers artistes français à choisir l’autoproduction et à contrôler son catalogue, et sa perpétuelle colère contre « le métier » avait fini par l’enliser dans une solitude têtue.

Une discographie difficile à trouver

Quand, en 1995, il sort Il est temps, premier album après neuf ans de silence, sa discographie est déjà devenue difficile à trouver, faute d’avoir été rééditée, compilée, exploitée dans les règles de l’art. Dans ces années où les amoureux de la chanson achètent en masse intégrales et coffrets CD, il ne reste que quelques références de Béart, puis bientôt plus rien.

Quand paraît l’album suivant, Le Meilleur des choses, en 2010, ce que Béart espérait être un retour en force est loin d’un succès commercial : pour au moins deux générations de Français, il compte parmi les personnages en noir et blanc d’une enfance lointaine, tant ses chansons ont depuis longtemps déserté le paysage. Paru en même temps, son best of en trois CDs est sa première compilation studio depuis 1973 ! Elle ne peut accomplir de miracle. À sa mort, en 2015, il faut avoir un certain âge ou une passion forcenée de la chanson sur vinyle pour bien connaître son héritage. 

Son œuvre est pourtant devenue un mot de passe pour les artistes. Qu’il chante les affres de l’amour, la rage devant le monde que l’on nous fait ou l’indéfectible espoir en la grandeur de l’homme, Guy Béart compte toujours parmi les plus virtuoses auteurs et les plus poétiques compositeurs. Ainsi, si le grand public ne sait plus de lui que quelques chansons éparses – L’Eau vive, Bal chez Temporel, Vive la rose… – , ses pairs conservent leur admiration à un aîné qui leur a donné autant de plaisir et d’émotions que de fraternelles leçons.

La revanche

Ceci explique l’éblouissant générique de Béart(s) et la parfaite pertinence du S pluriel dans le titre. Tantôt Béart voyage dans des couleurs musicales d’au-delà de nos frontières, avec Angélique Kidjo, Catherine Ringer, Raphael ou Ismael Lo ; tantôt, il se plie aux idiosyncrasies mélodiques d’Alain Souchon, Vincent Delerm, Maxime Le Forestier, Carla Bruni, Laurent Voulzy ou Vianney ; tantôt, encore, il se transpose dans une tout autre langue musicale que celle dans laquelle il a écrit, chez Clara Luciani, Akhénaton ou Christophe…

Et l’on comprend mieux une ambition que Guy Béart a exprimée depuis ses débuts : que ses chansons aient la plasticité immortelle des œuvres des auteurs et compositeurs anonymes des siècles anciens. Et là, ce n’est pas seulement une redécouverte, mais presque une revanche.

Emmanuelle Béart s’est aussi souvenue que, malgré de vieilles réticences, elle sait chanter. Elle y met une précision et une élégance forcément bouleversantes. En duo avec Thomas Dutronc dans une version corrigée de Qu’on est bien (« Dans les bras d’une personne / Du sexe du genre qui nous va »), avec Yael Naim dans L’Eau vive et avec Julien Clerc dans Franz, elle tisse bien autre chose qu’une mélancolie. Mais celle-ci devient magnifique dans son interprétation en solo de Plus jamais, chanson d’amour rompu qui prend ici des allures de requiem. Alors la piété de l’enfant d’un grand artiste devient aussi la nôtre, celle d’un public qui avait oublié un de ses grands poètes.

Compilation De Béart à Béart(s) (Polydor) 2020