la ménopause est construite par la société

Dans notre société occidentale, la ménopause est vécue comme une étape clé du vieillissement des femmes : un sentiment que l’on croit partagé par toutes. Pourtant, il n’en est rien, révèle la sociologue Cécile Charlap dans sa passionnante enquête sur la place réservée à ce phénomène biologique universel… dont la représentation, elle, ne l’est vraiment pas du tout.

S&V : Pourquoi parlez-vous d’une  » fabrique  » de la ménopause ?

Cécile Charlap : Parce que les représentations associées à la cessation de la fertilité et à la fin des menstruations ont un sens différent selon le contexte culturel et social. L’une des sociétés les plus surprenantes pour nous est peut-être le Japon traditionnel, où il n’y atout simplement pas de mot pour désigner la ménopause. L’idée qui s’en rapproche le plus est le terme  » konenki « , qui englobe tout un processus de vieillissement : blanchissement des cheveux, douleurs articulaires… L’arrêt des règles n’est qu’une étape parmi d’autres, et les hommes comme les femmes passent par le konenki.

S&V : Pourtant, la fin de la fertilité est un marqueur physiologique universel…

C.C. : Dans notre société, loin de coïncider avec la fin des menstruations, l’expérience de la ménopause débute en général à partir de la quarantaine par une ménopause  » sociale  » : la norme enjoint aux femmes de cesser leur activité reproductrice alors qu’elles sont toujours physiologiquement fertiles. Par la suite, le discours médical contribue à fabriquer la ménopause  » physiologique  » ; et le médecin fournit une grille de lecture des manifestations corporelles et des possibles traitements.

S&V : Cette grille de lecture médicale a-t-elle beaucoup évolué ?

C. C. : Énormément. L’analyse de la rhétorique médicale est d’ailleurs un excellent indicateur. Les premiers ouvrages sur la cessation des règles ont été publiés en France au XVIII s. Leur apparition s’inscrit dans l’intérêt grandissant de la médecine pour les  » troubles  » féminins. L’  » âge critique « , le  » moment orageux  » évoquent alors le danger et le tourment qui y sont associés. Le mot  » ménopause  » (du grec mêniaia, menstrues, et pausis, fin) apparaît en 1816. Il se diffuse sur le terreau de la pathologie du corps (douleurs, inflammations…) et de l’esprit. Avec l’essor de la psychiatrie, le lien entre ménopause et maladie mentale se systématise avec, par exemple, des descriptions de  » délire érotique « , sorte de fureur sexuelle traversée par des crises de violence.