Les Patrons remettent leur ouvrage zouglou sur le métier

Fidèle à l’esprit originel du zouglou qui bénéficie toujours d’une forte popularité en Côte d’Ivoire, Les Patrons ont su faire preuve de pragmatisme autant que de persévérance en près de deux décennies. Revenu sur le devant de la scène à la faveur d’une signature sur un puissant label, le duo a désormais les moyens de faire fructifier son expérience à un autre niveau.

À l’image du zouglou, qui fêtait son trentième anniversaire lors d’une soirée spéciale dans le cadre du Marché des Arts du Spectacle d’Abidjan en mars dernier, Éric « Patron » et Clem’so ont trouvé les ressorts pour s’adapter et continuer de conjuguer le nouveau répertoire des Patrons au présent. Tous deux connaissent la recette artistique de ce genre musical ivoirien sur le bout des doigts, en particulier sur le plan vocal (autour d’un chant lead soutenu par des choristes), même s’il a fallu l’adapter à l’effritement progressif des effectifs : de quatuor à l’origine, la formation s’est réduite à un duo.

Depuis quelques mois, ils ont rejoint les rangs d’Universal Music Africa, la filiale de la major française du disque devenue un poids lourd de l’industrie musicale en Afrique de l’Ouest. « C’est le travail qui a permis cela », estime Éric, dont la ténacité explique en partie que le groupe soit toujours actif. Celui qui chantait « Mon métier, c’est la misère ; ma distraction, c’est la galère » dans Triste Destin en 2002 reconnaît volontiers que ce nouveau soutien d’envergure lui apporte une forme de sérénité bienvenue, qu’il compte convertir en studio. Deux titres de l’album à venir d’ici la fin de l’année, Zama et Piké, viennent de repositionner Les Patrons dans le paysage musical ivoirien, où leur réputation n’est plus à faire au regard des multiples récompenses obtenues : révélation zouglou en 2002 pour leur premier album Nègre Noir, meilleur groupe zouglou en 2014…

Au fil du temps, ils ont constitué une équipe d’arrangeurs qui a défini leur identité musicale déclinée sur quatre albums. D’un côté, il y a les « historiques », comme David Tayorault, avec lequel ils ont débuté quelques années après que ce musicien expérimenté (il a fait partie du groupe Woya avec Manou Gallo) façonne Premier Gaou des Magic System. Ou encore Olivier Blé, musicien-pharmacien qui a collaboré avec de nombreux artistes. « Ils étaient là au début du zouglou, ils le maîtrisent », explique Clem’so. En complément, le duo a sollicité la nouvelle génération de faiseurs de sons, comme Patché ou Philippe Bébi, « pour donner de la fraîcheur à notre style, apporter une autre touche », poursuit le chanteur.

Réinventer le zouglou

Quand ils ont commencé à jouer dans la capitale économique ivoirienne pour des anniversaires, des mariages ou des baptêmes, c’était avec des tams-tams, dans un registre alors en très vogue dénommé Wôyô ou « Ambiance facile », dont l’évolution a donné naissance au zouglou. « On a pratiqué cette école-là, à l’instar de nos grands frères comme Soum Bill qui m’a donné envie de devenir artiste », souligne Éric.

Chacun d’eux avait déjà un background musical familial : « Mon grand-père, au village, était percussionniste. Il participait aux cérémonies au clair de lune, aux veillées funèbres », rappelle Clem’so, qui évoque aussi le souvenir d’un oncle « chansonnier » dont le rôle consistait à « chanter pour motiver les autres ». Son acolyte, originaire de la localité de Méagui située au sud-ouest du pays, reconnaît sur lui l’influence « du terroir » : les musiques traditionnelles de cette région côtière et ses mélodies qu’il « adore », ou encore le bollo super, danse en couple spectaculaire typique de cette partie du territoire ivoirien.

Le zouglou, dans sa transformation urbaine, a traversé les frontières et franchi les océans, sous la bannière des porte-étendards Magic System armés de leurs tubes internationaux. À leur échelle, Les Patrons ont su se glisser dans leurs pas et tirer profit de cette exposition médiatique, notamment en Europe du Nord. Pour leur quatrième album La Magie en 2016, ils ont invité à leurs côtés le Danois Jonas Rendbo et la Suédoise Marina Ammouri, avant de se produire à plusieurs reprises en Scandinavie. « On a presque vingt ans de carrière aujourd’hui. On a une plus grande ouverture d’esprit musical », assure Éric. Une qualité indispensable pour suivre le mouvement du zouglou, en mutation permanente.

Facebook / Instagram / YouTubePar : Bertrand Lavaine