INTERVIEW Arka’n, de l’Afrique au heavy metal

« Heavy metal Africa » trois mots qui peuvent sembler incompatibles. Pourtant depuis quelques décennies, la musique metal croît en popularité sur le continent, battant en brèche les stéréotypes.  Sur cette scène musicale, le groupe togolais Arka’n se fait particulièrement remarquer. Rencontre avec son leader, Rock Ahavi. 

RFI Musique : Pourquoi le concept de metal africain peut-il paraître étrange pour certains ? 
Rock Ahavi : Je pense que le metal est perçu comme l’expression d’une culture « occidentale ». Il n’y a pas de traces de metal en tant que tel dans la discographie du continent. Il aura fallu l’avènement d’une scène metal africaine dans les années 2000 pour que des gens s’intéressent au genre. Et du coup, ils le perçoivent comme une « musique d’importation ». Mais si on étudie ce style musical, on se rend compte que ses racines s’entremêlent avec celles de nos musiques traditionnelles.

Vous pensez que les racines du metal sont africaines ?
Oui, le groupe Arka’n est très attaché à ses racines et les retrouvailles entre le métal et les sonorités percussives de chez nous font pleinement sens. Si vous écoutez bien nos morceaux, vous vous rendrez compte que le mariage passe et on assiste à une fusion qui donne un genre nouveau, que nous avons appelé « AsrafoCore ».  Et puis, n’oublions pas que le metal vient du hard rock, qui vient du rock, qui vient du blues, ce bon vieux blues créé par les Noirs déportés aux Amériques lors de la traite négrière. Je vois le metal comme quelque chose qui a voyagé depuis les lèvres et les instruments de nos grands parents d’ici en Afrique, et qui s’est enrichi au fil du temps par l’histoire, les cœurs et les âmes, les expériences d’autres peuples.  Le metal est le symbole de l’unification !

Quelle est la spécificité du metal africain ? 
La particularité d’Arka’n est d’être très fortement ancré dans nos musiques traditionnelles, nos philosophies, notre spiritualité, et l’affirmation de notre dignité et des richesses culturelles que nous avons tendances à oublier. Notre musique invite à la fois à la danse et au « headbang » ! Si vous assistez à un concert d’Arka’n, vous verrez les spectateurs debout et chacun dansant selon l’inspiration portée par le morceau. Le metal africain, c’est aussi à notre sens, une revendication. Nous vivons pleinement dans notre environnement et nos textes sont le reflet d’une réalité que nous partageons avec ceux qui nous suivent attentivement. Le metal nous permet de faire passer nos messages de dénonciation mais également de célébration de ce que nous sommes. 

Edward Banchs, l’auteur américain du premier tome de Heavy Metal africa dit de vous que vous avez un style unique…
Edward Banchs a en effet trouvé dans notre style une spécificité très particulière, à savoir que nous sommes l’un des rares groupes à vraiment réussir une fusion entre nos rythmes traditionnels et le metal. 

Quels sont les instruments traditionnels africains que l’on peut entendre dans votre musique, à coté de la guitare électrique ? 
Arka’n puise sa force dans les instruments traditionnels du terroir, comme les tambours, les cloches (gakogoé) les castagnettes (akaya ou aya) les tam- tams parlants.

Plusieurs groupes de metal sur le continent ont été discriminés, interdits de scène parce qu’ils étaient soupçonnés de promouvoir le satanisme. Est-ce qu’au Togo ou dans la région, ces préjugés existent ?
Oui, ces préjugés existent du fait des sonorités et de l’image que certains groupes associés au metal occidental véhiculent. Pourtant, beaucoup de groupes n’ont strictement rien à voir avec le satanisme, au contraire, Ils proposent un metal très engagé, relèvent les problèmes liés à notre société, dénoncent la prédation capitaliste et la léthargie de la race humaine face à la planète qui se meurt, par exemple. Le positionnement religieux n’est pas notre préoccupation. Et ceux qui dépassent les stéréotypes et écoutent notre musique se rendent compte que nous mettons plutôt en valeur une certaine spiritualité bien de chez nous.

Mais pourquoi le heavy metal qui est présent depuis les années 70 sur le continent africain reste-t-il une culture underground ? 
La promotion musicale sur le continent est marquée par une domination des musiques pop. La musique est une industrie, et en tant que telle, elle façonne aussi les goûts des masses. La musique pop domine le marché de la consommation et du coup, les autres musiques ont du mal à s’imposer sur le marché. 

Est-il difficile de se produire en Afrique sur scène ou de trouver des producteurs ? 
Oui, c’est difficile si votre genre est encore perçu comme « underground ». Alors on se débrouille comme on peut, on autofinance nos prestations publiques ou on compte sur le soutien de promoteurs culturels de la place ou de la sous-région. On compte aussi sur une fan base qui suit Arka’n et nous encourage. Notre album a été intégralement enregistré, mixé et produit par nous-mêmes dans notre studio à Lomé.

Quel est l’avenir du heavy metal en Afrique ? 
Le metal en Afrique est à la maison. Là où tout a commencé. Il devrait de toute évidence se développer avec encore plus de vigueur et d’authenticité.

Arka’n Zã Keli (Autoproduction) 2019
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Edward Banchs Heavy Metal Africa: Life, Passion, and Heavy Metal in the Forgotten Continent(Word Association Publishers) 2016

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