Les Antilles d’Henri Debs retrouvent leurs couleurs.

Les artistes de Martinique et de Guadeloupe savent ce qu’ils doivent à Henri Debs : durant plus de cinq décennies, le producteur d’origine libanaise disparu en 2013 a occupé une place centrale dans le paysage musical local. Le mini-album Mizik Soley Sa Bon est le prélude à une opération de grande envergure, destinée à restaurer et remettre en lumière son travail. Entretien avec Deni Shain, producteur-digger et cofondateur du label Atangana, en charge de ce vaste chantier de restauration.

RFI Musique : Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste d’un tel projet autour de l’œuvre d’Henri Debs ?
Deni Shain : L’année dernière, j’ai sorti un maxi 45 tours des Maxel’s, Le retour de Toto, qui était une des références du catalogue Debs, en ajoutant des remix. J’avais découvert la chanson en diggant (terme dérivé du verbe creuser, en anglais, ndlr) un soir sur Internet et j’en suis tombé complètement amoureux. En plein milieu du morceau, il y a un synthé qui sonne super électro. Une loop qui pourrait être complètement actuelle. C’est fou d’avoir créé un son comme ça à cette époque-là ! Comme s’il avait été fait pour être remixé 40 ans plus tard ! Je ne me suis pas dégonflé, j’ai réussi à avoir le numéro de Debs en Guadeloupe et du coup, on a commencé à travailler ensemble, à faire connaissance. Ça m’a donné envie d’aller en Guadeloupe. J’y suis arrivé en janvier pour préparer une compilation et, de fil en aiguille, comme on s’est bien entendu avec Riko Debs, on a décidé de restaurer toute la collection de son papa en faisant des compilations sur plusieurs années.

Quelle est la philosophie de cette entreprise et en quoi éventuellement diffère-t-elle de ce qui a déjà été fait sur le catalogue Debs, par exemple An Island Story, Biguine Afro Latin et Musique antillaise (1960-1972) ?
Ceux qui ont fait cette compilation, Hugo Mendes et Emile Omar que je connais bien, sont vraiment des historiens. Ils ont référencé les 45 tours de biguine de telle année à telle année. Ils font un travail que je ne fais pas. Moi, c’est au feeling. Avoir des morceaux qui font danser tout le monde. Je me fais des listes, et puis j’essaie un titre avec un autre, et je vois ceux qui vont ensemble. En trois mois, j’ai écouté 250 disques 33 tours. J’ai sélectionné 60 titres et j’en ai retenu finalement quatre pour ce maxi. Souvent, sur un disque, il y a un morceau qui va sonner mieux que les autres. Comme si, dans le studio, au moment où les musiciens enregistraient, la magie avait opéré. Et le producteur à la console fait sonner le tout différemment parce qu’il est aussi dans cette magie.

Parmi les quatre titres qui figurent sur Mizik Soley Sa Bonil y a en premier lieu Pas Dekouraje’w Toni de Ti Celeste. Pour quelles raisons l’avez-vous choisi ?
Comme je suis très sensible à la percussion, même si je n’en joue plus, et que j’ai beaucoup vécu en Afrique, j’ai voulu rendre hommage à Ti Celeste, un des grands chanteurs percussionnistes guadeloupéens qui s’est suicidé il y a six ans. C’était un personnage qui a fait découvrir au monde entier le gwo ka, un rythme traditionnel. Et sur ses disques que Debs a produits, ce que j’aime, c’est qu’une basse a été ajoutée. Ça donne un côté mystique à la musique. Et à la fin d’un set de deejay, pour dire au revoir au public, c’est un disque qui fonctionne.

Et pour Oh Claudy My Love, de la chanteuse guadeloupéenne Lewis Meliano ?
Je me souviens l’avoir découvert en étant dans mon hamac sur la terrasse et je n’ai rien pu écouter d’autre ce jour-là ! Je trouve que c’est le morceau de l’été. Mon arme secrète : dès que je le joue, tout le monde vient me demander ce que c’est. Je n’avais jamais vu le disque auparavant, mais depuis peu il réapparaît sur certains sites de collectionneurs. C’est à partir de l’arrivée du CD qu’Henri Debs a commencé à vendre beaucoup de copies. Avant, les vinyles étaient pressés souvent en petite quantité, autour de 2000 exemplaires.

Que cherchez-vous à mettre en avant à travers ces rééditions ?
Attirer l’attention des gens sur la musique antillaise, souvent réduite au zouk qui est une infime partie de ce qui a été fait et se fait encore. L’idée est de faire découvrir au reste du monde ce qui a été produit aux Antilles, remettre cette musique au goût du jour avec des remix, la référencer et la distribuer un peu partout, chose qui pour l’instant n’a pas été faite. Je voudrais vraiment qu’on se rende compte du travail d’un producteur : ce n’est pas seulement enregistrer les gens et sortir un vinyle. Il y a la distribution, l’argent, les paris que tu fais sur tel ou tel artiste… Henri Debs a quand même donné 52 ans de sa vie à la production antillaise, ce n’est pas rien ! C’était un visionnaire, drogué à la musique et à la production. En plus d’être guitariste chanteur arrangeur !

Compilation Mizik Soley Sa Bon (Atangana Records) 2019

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